Oyfn Pripetchik

Tribute to my mother – 17/07/2020

Composer :  Mark Warshawsky (1848-1907)

“Brume ou fumée ? Cela montait-il de la terre, ou descendait-il du ciel ? On ne savait : c’était plutôt une maladie de l’air qu’une chose descendant ou émanant de quelque part. Parfois, cela ressemblait plus à une maladie de nos yeux qu’à une réalité de la nature.  Quoi que ce fut, le paysage tout entier était parcouru d’un trouble vague, fait d’oubli et d’atténuation. C’était comme si le silence de ce mauvais soleil avait pris forme dans un corps inachevé. On aurait dit que quelque chose allait se produire et que dans l’espace flottait une sorte d’intuition, dans laquelle le visible s’enveloppait de voiles.

[…]

Rien n’était défini, pas même l’indéfini. C’est pourquoi on avait envie d’appeler fumée cette brume qui n’avait pas l’air d’être de la brume, ou bien on se demandait si c’était là brume ou fumée, sans rien comprendre à ce que c’était. Jusqu’à la chaleur de l’air ambiant qui participait à cette incertitude. Ni chaleur, ni froid, ni fraîcheur : cela semblait composer sa température avec des éléments tirés d’autres choses que la chaleur. En fait, on eût dit qu’une brume, froide pour les yeux, était chaude au toucher, comme si le tact et la vue étaient deux modes sensibles d’un même sens.

[…]

D’ailleurs, elle n’était même pas visible : c’était comme un début de commencer à voir quelque chose, mais identique de toute part, comme si le presque-révélé hésitait à faire son apparition.  Et quel sentiment éprouvait-on ?  Eh bien, l’impossibilité même d’en éprouver, le cœur éparpillé dans la tête, tous sentiments confondus ; un engourdissement de l’existence tout éveillée, une perception aiguisée d’un sens animique, tel que l’ouïe, pour une révélation définitive et vaine, toujours sur le point d’apparaître, comme la vérité, et demeurant toujours, comme la vérité, la sœur jumelle du non-apparaître.”

Fernando Pessoa